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AFRICAINE de Stéphanie GIRERD

8 Mai 2015, 15:16pm

Publié par Brigitte Sabban-Weyers

Après 5 courts métrages comme réalisatrice et de nombreux scénarios pour la télévision, Stéphanie Girerd sort en 2015 son premier long-métrage, "Africaine".
Après 5 courts métrages comme réalisatrice et de nombreux scénarios pour la télévision, Stéphanie Girerd sort en 2015 son premier long-métrage, "Africaine".

Lors d’une visite à ses parents installés depuis peu en Afrique, Géraldine, 27 ans, doit replonger dans son enfance et affronter de vieilles rivalités avec sa soeur aînée, Alice, qu'elle n'a pas revu depuis plusieurs années. Au Sénégal, elle découvre l’âme africaine, la magie, les croyances et les coutumes et, peu à peu, s’en sert pour renverser sa situation de cadette et prendre l’ascendant sur Alice...

AFRICAINE de Stéphanie GIRERD

Africaine est mon premier long-métrage après plusieurs courts, et de nombreux scénarios pour la télé de tous formats. Je suis blanche, grandie en France, n'ayant découvert le Sénégal qu'à la vingtaine passée. Mon film se situe donc à un carrefour entre deux cultures, reliant une histoire familiale occidentale et des traditions africaines séculaires, une névrose moderne et des croyances ancestrales. En Afrique, où la structure familiale est la base de tout, une « famille » de quatre individus vole en éclats. Géraldine, résiliente d’une enfance vécue dans la peur de sa sœur, va grandir pour de bon, en s’initiant « à l’africaine ».

Il nécessite une double lecture, l’une correspondant à notre vision « blanche », « psychologique », des évènements, l’autre se référant à une interprétation du monde dans laquelle un Invisible (l'esprit des ancêtres) agit en profondeur sur les êtres vivants (lecture « magique »). Au Sénégal, même à Dakar, les croyances animistes dominent, dans leur logique indiscutable.

Peu à peu, parce qu’elle est en Afrique, Géraldine découvre une autre façon de voir les choses, qui, rationnellement, condamne son rejet de ses parents et de sa sœur, mais va aussi lui donner les moyens de s’en extraire, de passer à autre chose - par la « magie » cette fois : c’est la partie centrale du film où tout bascule, de la plongée au maraboutage, en passant par « l’Initiation »(NR : titre de travail du film). Mais peut-elle se rendre compte de ce qui arrive en Afrique lorsque l’on met ses pas dans ce genre de croyances ? De nombreux ressortissants occidentaux tombent effectivement dans ces pratiques magiques, croyant pouvoir agir en Africains, ayant perdu leurs repères.

Assez vite, Géraldine ne maîtrise plus rien, elle est happée par la réalité africaine qui prend le pas, avec sa logique. Cependant, Géraldine réussit à rendre en une fois la violence qu’elle a reçue et contenue en elle pendant des années. Dans cette catharsis, tout vole en éclats. C’est la panique, le chaos final, jusqu’à l’incendie.

La temporalité africaine, si particulière, vient renforcer sa perte de repères. Au Sénégal, par 40°C en plein hiver, on perd vite la notion du temps… Géraldine ne sait plus quel jour on est, tout comme elle ne se rend pas vraiment compte de ce qu’elle fait.

L’histoire, qui n’était pas un vrai drame psychologique au début, n’est donc pas non plus un vrai thriller à la rythmique efficace à la fin, parce que la réalité africaine n’a rien à voir avec ces codes fictionnels.

Ces deux sœurs qui se retrouvent, doivent aller au bout de leur relation, pour la régler et passer ensuite à autre chose. Géraldine, notre protagoniste, opère donc dans le film son passage à l’âge adulte. Nous sommes dans un récit initiatique qui est déjà un voyage en soi-même, qui plus est, à l’étranger. Elle fait donc différentes rencontres, des découvertes, qui l’emmènent chaque fois un peu plus loin, et pas toujours où elle pensait aller. D’une volonté farouche de ne pas voir sa sœur, elle accepte de la côtoyer pour ensuite l’affronter, et finalement l’aider.

De la même manière, le film tente d'évoluer avec elle, jusqu’au règlement final, sans jamais être sur des rails, toujours à remettre en question ce qui a été montré ou pensé plus tôt. Pour voyager, il faut être ouvert, disponible, ne pas tout verrouiller.

Dans ce parcours, le Sénégal, ses codes et ses cultures, est central.

N’étant pas africaine, et bien que je connaisse depuis longtemps ce pays, je n’ai pas eu la prétention de faire un film africain. Le point de vue du film est celui d’une jeune femme française, Géraldine, qui y vient pour la première fois, dans un état d’esprit particulier. Que pourrait-elle alors voir du Sénégal ? Dans une situation de plus en plus extrême, Géraldine ne peut que « faire son marché » dans ce que l’Afrique offre de mystique.

Pour ma part, je n’ai pas ce rapport utilitaire à la mystique africaine. J’ai effectué plusieurs longs séjours dans ce pays, au cours desquels j’ai pu étudier et filmer différents rites de passage et de mémoire des morts, et je ne peux que constater.

Neuf ethnies différentes vivent au Sénégal, pays aux frontières artificielles issues de la colonisation. Chacune a ses pratiques, et, plus ou moins, sa localisation. Souhaitant tourner dans le Siné Saloum, je m’attache aux Serrères, mais le personnage d’Auguste, le gardien, pourrait être un Diola de Casamance, ethnie plus généralement chrétienne et légendairement jumelle des Serrères, dans un pays à 90% musulman et à 100% animiste. Cependant, partout, même parmi les Sénégalais les plus « occidentalisés », le respect des croyances ancestrales perdure. On ne le montre pas, mais les costumes trois-pièces cachent tous plusieurs gri-gris. Et dans les cours des maisons de Dakar, à l’abri des regards, on offre des libations aux esprits des morts, qui vivent dans les arbres et les pierres, tous les matins.

En effet, oublier les morts, les ancêtres, c’est les tuer pour de bon et ils ne sont évidemment pas d’accord… Aussi viendront-ils se manifester par une maladie ou des problèmes chez l’un ou l’autre des membres de la famille. Pour identifier quel ancêtre se plaint et de quoi, on fait appel à un Marabout- « sorcier », différent de celui qu’on ira voir pour un maraboutage de superstition, ou d’un enseignant du Coran. Le Marabout du scénario est donc un « passeur » entre vivants et morts, un sorcier. Géraldine pense avoir jeté un sort à sa sœur, alors que dans l’esprit du Marabout et d’Auguste, elle est en train de la délivrer de l’ancêtre qui la pousse à la harceler (et à être en dépression).

Géraldine a une vision d’Occidentale, de Blanche non initiée de ce qu’on appelle ailleurs le « Vaudou ». Et pourtant, le processus de délivrance va à son terme, dans une dynamique qui lui est propre. Comme le dit le Marabout, « une fois les esprits invoqués, on ne peut plus les arrêter ». Mais cette approche des échanges entre vivants et morts au Sénégal n’est pas seulement métaphysique. Au contraire, elle est pragmatique et quotidienne : quand on rêve d’un mort, c’est qu’il s’est rappelé à notre bon souvenir. Alors, si on en a les moyens, on lui offre un sacrifice animalier, on organise une fête, et si on ne le peut pas, on se contente de lui donner à boire et à manger, soit directement sur sa tombe (Chrétiens), soit dans son nouveau lieu de résidence animiste (sur une pierre, dans la terre au pied d’un arbre).

Le Sénégal que j'ai filmé est donc celui de cette pratique quotidienne du devoir de mémoire envers les morts, et du devoir de respect envers les parents encore vivants. Mais il est d’abord et surtout ce pays accueillant et chaleureux, qui pourtant reste, et restera, obscur et fermé aux « non-initiés », tout en les travaillant de l’intérieur.

Géraldine est une résiliente, une jeune adulte qui pense s’être guérie seule, par l’éloignement, de sa relation avec sa sœur. Evidemment, dès qu’elle est à nouveau en présence de son « mal », elle redevient la petite fille qu’elle était, et il lui faudra tout son courage pour inverser les rôles et sortir de celui de victime.

Cependant, il s’agit d’abord d’un tandem, d’un rapport de forces fluctuant, Alice doit, elle aussi, être mystérieuse au début quand on ne sait pas vraiment si elle a changé ou pas, inquiétante quand on comprend que non, touchante pour faire fléchir sa sœur, et enfin assez robuste pour lui résister et se battre contre les esprits.

Pour ce duo, la fraicheur et la sincérité d’Ana Mihalcea pour Alice, la force et l’expérience de Nina Meurisse pour Géraldine, m’ont beaucoup aidée. Je crois qu’au final, nous ne sommes pas dans une illustration redondante du scénario, mais bel et bien dans un contrepoint constructif, dans l’incarnation sensible de ces personnages en personnes.

Concernant les parents, le couple est jeune, parents sans doute avant la majorité, à 17 ans, trop vite enfermé dans les contraintes extérieures (la pharmacie de village héritée qu’ils reprennent, à la fois sous la pression de leurs parents, mais aussi « à cause » des enfants), sans doute dans un univers provincial fermé, rassurant pour certains, étouffant pour d’autres). Ils ont cru s’affranchir des pressions familiales sociales en partant, mais ils n’ont fait que les fuir et les reproduire (on ne se débarrasse pas des problèmes en les fuyant, on les emporte avec soi). Ils ont voulu se rendre vraiment utiles mais c’est finalement aussi difficile avec des étrangers qu’avec des proches.

Le seul espace où ils se sentent libres, où ils se sentent vibrer, c’est celui de leur couple et de leur amour. C’est donc ce qu’ils ont toujours protégé en premier, refusant de devenir des pharmaciens bourgeois tout autant que les parents d’Alice et Géraldine, refusant tout autre rôle que celui d’amoureux/se. Et, dans la quarantaine, ils ne sont pas encore assez âgés pour y renoncer. Parce qu’il faut aussi beaucoup de courage pour changer, ils ne le feront pas, malgré ce qui se trame autour d’eux, à l’image des parents de Family Life de Ken Loach qui sacrifient l’une de leurs filles pour ne pas se remettre en question, en creusant toujours le même sillon. Ici, le choix de Vincent et Lucie n’est pas toujours facile ni à assumer, ni à gérer, mais ils ne le remettront pas en cause. Cela en fait donc peut-être des personnages monolithiques, mais qui me paraissent crédibles et quand même pas condamnables : ils font des choses formidables, sont sincères et investis dans leur mission, et ont plus d’humour que leurs filles car eux sont dans la vie. Peut-être même font-ils plus envie que pitié, jeunes pour toujours au fond de leur âme, pas seulement deux ados attardés…

Pour Lucie, j’ai voulu une actrice « rock n’roll », une amante, une femme avant tout, une « magnifique salope », pas du tout une mère, pas prête de laisser la place, ne s’étant jamais sacrifiée pour ses filles, une femme qui ferait une copine formidable si seulement on pouvait un peu compter sur elle. C’est Caroline Baehr.

Et pour Vincent, un homme d’action, touchant et viril, de ceux dont on préfèrerait qu’ils soient nos amants plutôt que nos pères. « Un homme, un vrai », capable de toujours faire passer son épanouissement personnel avant ses obligations familiales. Aux yeux de Lucie, ça n’a pas d’importance qu’il soit ainsi, un peu égoïste, tant que c’est avec elle. En échange, elle le suit au bout du monde, au sens premier du terme, toujours à ses côtés, toujours disponible. Vincent, c’est Eric Savin.

Il m’importait que les comédiens noirs du film soient vraiment sénégalais ou maliens, originaires de la région mise en scène, qu’ils connaissent les lieux et les pratiques.

Auguste est juste gardien, il n’a pas fait de grandes études. Comme 97% des Sénégalais il s’est arrêté au certificat. Sa connaissance est autre. Plus profonde, elle s’adresse à l’humain. Matar Diouf qui l’interprète, est un comédien d’expériences variées qui travaille dans toute l’Afrique du Nord et la francophonie, ce qui est une grande richesse.

Fati est, elle, dans la modernité à l’Occidentale. Elle a fait ses études en France, elle travaille d’égale à égal avec les Français. Lucie n’est pas sa patronne mais son amie. Cependant, même si elle dit ne pas croire aux traditions, Fati les respecte et n’est donc pas à l’abri de voir sa rationalité mise à mal. Mammy Diallo est une magnifique comédienne très connue au Sénégal. Familière de la France, c’est aussi une femme d’affaires redoutable, une femme africaine comme il y en a tant : forte, courageuse et autonome.

Le Marabout : c’est un grand sage, un ermite, marabout au sens ancien du terme, pas un charlatan du 18ème arrondissement, mais un « passeur » entre le monde des esprits et celui des vivants, le monde de la nuit et celui du jour. Même lui sera dépassé par les forces en jeu dans la « révolution » voulue par Géraldine. El Hadj Dieng a joué dans de nombreux films. C’est un comédien malicieux et plein d’expérience.

Je crois qu’un film est plus un documentaire sur ses acteurs qu’une histoire mettant en scène des personnages comme des pantins. Au stade du tournage, ce sont de vraies personnes qu’on filme. J’ai donc aussi choisi des comédiens profondément vivants.

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