JE SUIS JACKSON de Fred GELARD

Publié le par Brigitte Sabban-Weyers

Il y a plus d'un an, j'avais évoqué le court métrage de Fred Gelard, FREE PARTY.

Aujourd'hui, il a décidé de participé à la 6ème édition du Nikon Film Festival dont le thème imposé est "Je suis un geste".

Avant de lui poser quelques questions, voici la genèse du projet

Quand j’ai pris connaissance du thème du Festival Nikon 2015, je suis un geste, cela a fait remonter en moi les souvenirs d’atelier d’artistes que j’ai connu durant mes études aux Beaux Arts de Rennes. La peinture et le dessin, avant même de jouer la comédie au cinéma et ensuite la réalisation, sont mes premiers amours. Je m’en sers encore pour concevoir les images de mes films.

Ce film de 140 secondes (2 minutes 20 secondes), je le veux comme un hommage à un geste qui a révolutionné la peinture contemporaine. Le personnage de Jackson Pollock est une figure de l’histoire de l’art. La dimension gestuelle est très importante dans sa peinture. C’est en même la base. Sa vie chaotique est en elle-même toute une histoire, comme on peut le voir dans le film que lui a consacré le comédien américain Ed Harris- « Pollock ».

On ne sait pas vraiment comment est venue à Jackson Pollock l’idée de peindre de cette manière. Certains historiens d’art disent qu’il a vu le travail de Janet Sobel, d’autres que c’est une suite logique de son approche de la surface et de ses outils. Quoi qu’il en soit, c’est à partir de ce geste que sa peinture la plus connue est née.

Il y avait là une brèche propice à la rêverie fictionnelle, une matière à inventer ce moment où l’idée a germé dans sa tête. Est-ce parti d’un constat physique de la matière, d’un « accident de travail », d’une vision onirique due à ses attirances pour le chamanisme ou à un flash inconscient du à sa maladie mentale ? Il était bipolaire et alcoolique.

J’ai donc voulu raconter ce moment où Jackson Pollock peint pour la première fois de cette manière. Un bâton dans la main droite et un pot de peinture dans l’autre. Et ce geste. Plonger le « stick » dans la peinture et la projeter, la laisser couler sur la surface « toile » posée au sol.

Entretien avec Fred Gélard

- réaliser un court métrage a priori, uniquement pour le web, est-ce que cela t'a dérangé?

Quand j'ai lancé la production pour la réalisation de Je Suis Jackson, je ne me suis pas dit que je faisais un film pour le web mais bien un film à part entière. C'est pourquoi j'ai voulu mettre les moyens nécessaires à sa réalisation avec une équipe "normale" comme pour n'importe quel film. Pour moi, le média web ne doit pas être déprécié par rapport à l'idée de cinéma. Certains réalisateurs aujourd'hui distribuent leur film directement sur internet et la qualité ne doit pas être moindre parce qu'il s'agit d'un média grand public et accessible au plus grand nombre.

- quelle a été la plus grande contrainte pour toi? la durée du film ? la rapidité à laquelle il fallait le penser, le mettre en place et le tourner?

J'ai beaucoup aimé la contrainte de la durée. Faire un film court est déjà un exercice très difficile mais en 2minutes et 20s, ça me semblait un vrai défi. Ensuite, je trouve que le thème du geste est plutôt bien approprié pour cette durée. Bien sur, il y a eu la pression quant à savoir si j'allais trouver les moyens financiers pour produire ce film. Pendant 40 jours, j'ai suivi quotidiennement la page Ulule sur laquelle j'avais lancé le crowdfunding en me demandant si on allait y arriver. Mais les gens ont suivi l'idée et au final on a réussi. Je les en remercie encore. Dès le départ, pour faire le cinéma que j'aime, je souhaitais avoir une équipe et en particulier travailler avec le chef opérateur, Jean-Phillippe Bouyer, avec qui j'avais fait Free Party deux ans plus tôt, mais je ne voulais pas tourner plus d'une journée, pour des raisons simples de mobilisations des techniciens et du fait aussi qu'ils sont venus bénévolement. Au passage, je remercie le chef décorateur Philippe Boulenouar sans qui le film n'aurait pas été possible également. Ensuite, et ça a été une contrainte supplémentaire, nous avions quand même plus de 25 plans à tourner. Je n'avais donc pas la possibilité de tourner trop de prises. Il a fallu que je tourne certain plan, en une seule prise pour vite passer au plan suivant. En ce sens, les comédiens m'ont beaucoup aidé.

- quel a été le déclencheur? tes souvenirs certes, mais pourquoi l'histoire de Pollock?

Le personnage de Jackson Pollock, et son fameux Dripping, est toujours resté dans un coin de ma tête depuis mes années Beaux-Arts. Quand j'ai vu l'annonce du thème du Festival Nikon, j'ai eu comme une vision de ce geste de peindre. Et je me suis demandé rapidement comment je pouvais l'évoquer et le faire découvrir à ceux qui ne le connaissent pas. Mais aussi j'avais envie d'inclure dans le film une part de comédie. Après avoir fait des recherches plus approfondies, je me suis rendu compte que personnes ne savaient vraiment comment cette idée de peindre de cette manière lui était venue. Je me suis dit qu'il y avait là une possibilité d'y insuffler de la fiction et de réinventer ce moment où Jackson Pollock a eu cette révélation qui a marqué l'histoire de l'art. J'ai donc écrit un scénario sur deux pages avec ces trois parties, dont la partie centrale où il a l'idée. J'ai écrit plusieurs fois pour que cela tienne sur ces deux pages en éllipsant les actions. Je trouvais aussi cela intéressant de parler de Pollock car c'est un tournant dans l'histoire de l'art. Après lui, on ne pouvait plus considérer l'art contemporain de la même façon. Un peu comme Yves Klein et son fameux bleu, quelque années plus tard. Et son geste fait écho aussi à une période charnière de l'histoire de l'humanité. En aout 1945, les américains lâchent la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki et la terre entière se rend compte alors de la puissance destructrice de l'Homme. Pour moi, le dripping de Jackson Pollock est comme un signal que l'humanité doit changer de regard sur elle-même.

- pourquoi as-tu choisi le noir et blanc?

Le choix de tourner en noir et blanc est venu après avoir parlé avec le directeur photo. Puis il s'est confirmé quand j'ai eu envie d'avoir une comédienne noire pour jouer le rôle du modèle du peintre. J'avais envie qu'on entre dans le film sans préciser qu'on est en 1947 et le garder pour la chute. Du fait que le film soit sans dialogues, la modèle noire qui pose dans son atelier, plus le noir et blanc sont là pour marquer l'époque et la situation géographique discrètement. Comme le jazz qu'on entend venant de cette radio qui ouvre le film, chaque élément a sa propre évolution. L'artiste quitte le classicisme, modèle-peintre, vers l'abstraction, la femme noire se libère de l'agression de l'homme blanc en s’enfuyant et la musique jazz dérive vers le free-jazz.

- comment s'est passé le casting de ton protagoniste?

En fait, le casting du rôle de Pollock a été très simple. Je connais Antoine Balser pour avoir eu la chance de tourner avec lui dans un moyen métrage et quand j'ai eu l'idée de ce film, j'ai vu une incroyable ressemblance physique entre eux. J'en ai donc parlé à Antoine et il a tout de suite accepté. Si ce n'avait pas été le cas, je ne sais pas si j'aurais fait le film. Pour ce qui est de la comédienne noire, il faut avouer que les choses ont été plus compliqué. C'est difficile en France aujourd'hui, d'avoir le choix dans les comédiennes noires. Déjà, elles ne sont pas très nombreuses et ensuite, elles ne sont pas très représentées dans les agences de comédiens. J'ai la chance par ma femme d'en connaître certaines et c'est comme ça que j'ai rencontré Néva kéhouane que j'avais également vu dans La cité rose de julien Abraham.

- tu as pris le risque de raconter une histoire sans dialogue et en noir et blanc. Est-ce que tu n'as pas peur que ton cinéma soit élitiste?

Le parti pris du film était aussi le côté culturel de la chose. J'aime quand un film me fait découvrir un univers ou quelque chose que je ne connais pas. Alors si c'est élitiste de vouloir mettre en lumière un évènement marquant de l'histoire de l'art, ça ne me dérange pas. Si il peut donner l'envie à certains d'aller au musée d'art moderne tant mieux. Personnellement, j'adore m'y balader.

- je te provoque un peu car je pense que ton histoire est forte car elle parle intelligemment de la création d'une oeuvre, des errements, des tâtonnements, voire de la souffrance de l'artiste. Ton court-métrage est un pur objet de cinéma, alliant la forme et le fond, et le tout fait sens. Est-ce que ce cinéma là peut trouver sa place dans nos nouveaux modes de consommation? internet, j'espère d'autres festivals, et d'autres voies de diffusion méconnu à ce jour?

Déjà, je te remercie pour ta lecture du film et la manière dont tu en parles. Je pense qu'aujourd'hui il y a de la place pour tout le monde dans nos nouveaux modes de consommation. Malheureusement, j'ai l'impression que les gens vont vers la facilité et ce qui est plus "potache" ou moins "prise de tête". De ce point de vue, j'espère avoir allié divertissement et connaissance. Je connais plusieurs plateformes qui diffusent du cinéma de court métrage de grande qualité, comme Shoco.fr ou certains festivals qui ont lieu sur internet où vous pouvez en simplement vous inscrivant faire partie du jury. Mon dernier court métrage "Free Party" a d'ailleurs reçu le prix de la meilleure Photo et de la meilleure fiction sur l'un d'entre eux en Hongrie. Ils font un travail remarquable et encore peu connu. Les gens ont le choix de nos jours, c'est aussi aux journalistes du web et aux grands médias d'aiguiller la curiosité du public. On n'a pas tous envie de passer notre journée sur YouTutut ou d'autres. Pour moi c'est l'équivalent de la mal-bouffe (c'est mon côté José Bové du cinéma). Internet, c'est quand même génial. Demain, si tu veux, tu peux organiser dans ton village, pourvu qu'il y ait une bonne connexion, une soirée court métrage dans une salle des fêtes avec un bon vidéo projecteur et une bonne sono. Encore une fois, ça dépend des programmateurs et donc d'une envie de diffusion.

lien vers le film Je Suis Jackson en compéttion sur le festival Nikon jusq'au 15 février

http://www.festivalnikon.fr/video/2015/1587

lien vers la vod de Free party

https://vimeo.com/ondemand/freeparty

Fred Gélard, comédien, réalisateur, scénariste...

Fred Gélard, comédien, réalisateur, scénariste...

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