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EN ATTENDANT BOJANGLES de Olivier BOURDEAUT, extraits

10 Avril 2016, 13:56pm

Publié par Brigitte Sabban-Weyers

EN ATTENDANT BOJANGLES de Olivier BOURDEAUT, extraits

(...)Je n'ai jamais bien compris pourquoi, mais mon père n'appelait jamais ma mère plus de deux jours de suite par le même prénom. Même si certains prénoms la lassaient plus vite que d'autres, ma mère aimait beaucoup cette habitude et, chaque matin dans la cuisine, je la voyais observer mon père, le suivre d'un regard rieur, le nez dans son bol, ou le menton dans les mains, en attendant le verdict.

- Oh non, vous ne pouvez pas me faire çà! Pas Renée, pas aujourd'hui! Ce soir nous avons des gens à dîner! s'esclaffait-elle, puis elle tournait la tête vers la glace et saluait la nouvelle Renée en grimançant, la nouvelle Joséphine en prenant un air digne, la nouvelle Marylou en gonflant les joues. (...)

(...)Mes parents dansaient tout le temps, partout. Avec leurs amis la nuit, tous les deux le matin et l'après-midi. Parfois je dansais avec eux. Ils dansaient avec des façons vraiment incroyables, ils bousculaient tout sur leur passage, mon père lâchait ma mère dans l'atmosphère, la rattrapait par les ongles après une pirouette, parfois deux, même trois. Il la balançait sous ses jambes, la faisait voler autour de lui comme une girouette, et quand il la lâchait complètement sans faire exprès Maman se retrouvait les fesses par terre et sa robe autour, comme une tasse sur une soucoupe. (...)

(...) Maman me racontait souvent l'histoire de Mister Bojangles. Son histoire était comme la musique: belle, dansante et mélancolique. C'est pour cela que mes parents aimaient les slows avec Monsieur Bojangles, c'était une musique pour les sentiments.Il vivait à la Nouvelle-Orléans, même si c'était il y a longtemps, dans le vieux temps, il n'y avait rien de nouveau là-dedans. Au début, il voyageait avec son chien et ses vieux vêtements, dans le sud d'un autre continent. Puis son chien était mort, et plus rien n'avait été comme avant. Alors il allait danser dans les bars, toujours avec ses vieux vêtements. Il dansait Monsieur Bojangles, il dansait vraiment tout le temps, comme mes parents. Pour qu'il danse, les gens lui payaient des bières, alors il dansait dans son pantalon trop grand, il sautait très haut et retombait tout doucement. Maman me disait qu'il dansait pour faire revenir le chien, elle le savait de source sûre. Et elle, elle dansait pour faire revenir Monsieur Bojangles. C'est pour cela qu'elle dansait tout le temps. Pour qu'il revienne tout simplement.

(...)

Olivier Bourdeaut

En attendant Bojangles

editions Finitude, 2015

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