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à propos de HISTOIRE D'UNE OBSESSION de Jonathan Coe, chronique ordinaire d'un scénariste parisien, épisode 3

8 Juin 2016, 10:03am

Publié par Brigitte Sabban-Weyers

"Concerto for Violin and Orchestra" de Miklos Rozsa
"Concerto for Violin and Orchestra" de Miklos Rozsa

Aujourd'hui, une histoire lumineuse comme je les aime, une anecdote savoureuse de notre scénariste parisien.

Ou comment des ponts invisibles existent entres auteurs, créateurs, artistes

Puisse cette lettre parvenir un jour à son destinataire Jonathan Coe...

Paris, le 14 Mars 2016

Cher M. Coe,

Permettez-moi de prendre quelques minutes de votre temps pour vous raconter une petite anecdote personnelle de lecteur.

Il y a quelques mois, un ami m’a vivement conseillé de lire l’une de vos nouvelles qui s’intitulait Histoire d’une obsession. « Tu vas voir, elle te concerne très directement », m’a-t-il assuré, sans autre précision.

Intrigué par ce très directement, je me suis précipité à la librairie pour acheter le recueil de nouvelles, Désaccords imparfaits, et je me suis aussitôt jeté sur le récit en question.

Dès les première lignes, j’ai compris pourquoi mon ami me l’avait conseillé : vous y racontez votre rapport à « La vie privée de Sherlock Holmes », ce film « maudit » de Billy Wilder ignoré du public à sa sortie et devenu, au fil des années, un objet de culte pour une poignée de cinéphiles, dont je fais partie.

Votre obsession pour ce film vous a tout naturellement conduit à vous intéresser à la musique qui l’avait en partie inspiré, ce « Concerto for Violin and Orchestra » de Miklos Rozsa, dont le seul enregistrement est contenu dans un disque RCA de 1956, et que vous avez recherché avidement aux Etats Unis lors d’un voyage expressément organisé à cette fin à l’été 1979.

Dans votre nouvelle, vous racontez que votre quête s’était conclue sans avoir pu mettre la main sur le précieux Graal, ce qui vous avait amené à en concevoir un profond sentiment de frustration. Vous étiez arrivé à la conclusion que ce disque de Rozsa n’existait tout simplement plus.

Permettez-moi de vous contredire : il en existe un exemplaire. Et il se trouve en ma possession.

Je l’ai trouvé à la fin de l’été 1979 dans une petite boutique dans le Lower East Side de Manhattan sur laquelle je suis tombé par hasard, quelques jours avant de rentrer en Europe, après un mois de chasse infructueuse dans tous les Tower Records du continent d’une côte à l’autre, et au bout de près de dix ans d’une obsession née en 1970, année où j’avais découvert le film de Wilder à la RAI, la télévision italienne…

Les bons récits ont souvent le don de faire dire au lecteur, après avoir refermé la dernière page : « cette histoire est aussi mon histoire ». Mais avec votre nouvelle, j’ai éprouvé une émotion qui allait au-delà de cette simple empathie. J’avais l’impression d’avoir traversé la même histoire, comme une sorte de double tapi dans l’ombre.

Je me suis plu à imaginer qu’on s’était peut-être croisé ce jour-là devant l’antiquaire de disques dans le Lower East Side. Moi sortant de la boutique avec mon précieux sésame sous le bras, soigneusement enveloppé dans du papier kraft ; vous y pénétrant, sans savoir que le type que vous veniez de croiser vous avait doublé pour une poignée de secondes.

Si le hasard avait bien fait les choses, ce disque aurait dû revenir à l’écrivain en herbe qui, des années plus tard, allait réhabiliter, grâce aux mots, un film trop longtemps resté dans la pénombre. À moins que ce ne soit justement la frustration de ne pas le posséder qui vous a inspiré cette délicieuse nouvelle…

Quant à moi, mon triomphe a été de courte durée. Un an après mon voyage en Amérique, alors que j’écoutais pour la énième fois sur mon tourne-disque le Lento cantabile, en rêvassant d’une histoire impossible entre Holmes et Mademoiselle Valladon, mon chat qui se tenait aux aguets derrière mon dos, a donné un coup de griffe au disque, en creusant un sillon de cinq centimètres, rajoutant un fastidieux ploc ploc à des notes qui n’en avaient vraiment pas besoin.

Cordialement,

Henri K

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