LA MAISON DE MARIA par Tatiana GOUSSEF

Publié le par Brigitte Sabban-Weyers

LA MAISON DE MARIA par Tatiana GOUSSEF

Le long d’une longue route communale prise à la faveur d’une erreur de parcours à Poitiers, nous avons traversé des villages de vieilles pierres et de toits de tuiles, des manoirs gris et massif dressés en hauteur attendant qu’on ouvre leurs volets pour l’été, des églises romanes trapues gardant le souvenir d’anciens couvents aujourd’hui détruits, des prés bordés de traits de coquelicots flamboyants. Et soudain, à la sortie d’un village, juste après un petit cimetière dont on ignorait encore qu’y reposait la comédienne, nous avons enfin vu la pancarte : « Maison du Comédien Maria Casarès ». On a roulé encore un peu sous les arbres, puis une immense grille verte, un chemin de gravier, et la maison dans le soleil tombant nous a ouvert ses bras.

Ici, personne ne parle de Maria Casarès. On est chez elle, on travaille, jardine, cuisine et bricole dans ce lieu qu’elle a légué à la commune pour remercier la France d’avoir été une terre d’asile. Alors on dit Maria. La cuisine de Maria, la bibliothèque de Maria, la chambre de Maria, les châles de Maria, qui n’ont jamais quitté les fauteuils et qu’on peut enrouler entour de soi, si jamais…
Ici, tout est comme avant. Parquets foncés et portes peintes en rouge sang, cheminées anciennes, méridienne en bois sculpté, vieux buffets, fauteuils en cuirs de pays lointains, tables massives en chêne ciré, chaises à bras à hauts dossiers, tableaux, objets hétéroclites (samovar, chandeliers à pampilles, fusil à poudre, épées, crâne humain posé sur un buffet), livres dédicacés à l’actrice par Albert Camus, statuette de Molière (ainsi, j’en aurais quand même touché au moins une dans ma vie !) …
Ici, tout est resté mais rien n’est figé. C’est une maison de comédiens, pas un musée, nous a dit Aurélie, la secrétaire générale de l’association, qui a son bureau dans les lieux et bois des coups avec nous à la fin de la journée avant de regagner son village. On peut travailler sur le plateau immense de la grange rénovée après qu’elle soit partie en fumée, mais aussi dans une des bibliothèques, dans le salon, dans la salle à manger, dans les chambres, on peut déplacer les meubles, les revues, les livres, pousser les photos d’époque pour se faire de la place sur un bureau, et c’est ce que j’ai fait pour installer le grand collage qui viendra conclure le spectacle.

En montant pour la première fois le grand escalier en bois qui mènent aux chambres, on marche dans les pas de Maria Casarès, ses pas d’actrice au repos quand elle descendait de Paris dans cette immense bâtisse trapue et haute de plafond que ses amis l’avaient convaincue d’acheter pour se distraire de la mort de Camus, ce Manoir de la Vergne multi centenaire et autrefois cerné de douves, tout en recoins et changements de niveaux, qui grince, se tord sous le poids des ans et respire encore alors qu’on s’endort dans un noir d’encre... Marité Blot a choisi une chambre qui lui rappelait sa Bretagne natale, ainsi me voilà couchée dans la chambre de Maria, après m’être déshabillée dans la salle de bain où elle se préparait le matin. Je peine à y croire.
Quelle immense émotion d’être accueillie ici, moins d’un an après avoir entamé l’écriture de Bien arrivée à Ottawa !
L’air est tiède, les conversations des oiseaux sont aussi animées que dans une jungle, les feuilles des peupliers se froissent sous la brise et se conjuguent avec le bruit de la Charente coulant au fond du parc. Les repas sont partagés avec une autrice québécoise en résidence pour deux mois, Suzie Bastien, histoire de changer, elle vient de déménager dans les communs, à trente mètres, une villégiature dit-elle, comme si elle était passée de sa résidence principale au Québec à son chalet d’été au bord d’un lac. Le lac est une mare pleine de roseaux où coassent les grenouilles à tout va et où hier, un ragondin prenait l’air sur une feuille de nénuphar. On échange, on rit beaucoup, et on travaille encore plus. La journée, au plateau, avec Marité, et le soir seule sur la terrasse, dans le salon ou la bibliothèque, tandis que Marité revoit de son côté les changements de texte et les déplacements du jour.

C’est ma première résidence. Une résidence, qui plus est dans un lieu si chargé d’histoire, de nature, de talent, de créativité et de passions, c’est le luxe ultime pour un artiste. C’est une chance inouïe, un cadeau, que nous devons à la bienveillance de Vincent Gatel, l’ancien, énergique et talentueux directeur de l’association.
Ce soir, deuxième jour, j’avais envie de partager cette joie avec tout ceux d’entre vous qui savent, pour écrire, mettre en scène, inventer, construire, essayer, combien ces récompenses donnent du cœur à l’ouvrage et de la reconnaissance plein le cœur.
Les cloches de l’église ont sonné dix heures du soir, je vais refermer la porte sur la terrasse et aller me coucher. Ici, je n’ai aucun mal à me lever tôt, l’odeur des bois, la brume qui s’élève sur le parc à l’aube, le chant neuf des oiseaux et la joie de retrouver Marité pour travailler me poussent du lit au plateau plus vigoureusement qu’un shoot d’amphétamines.

Bonne nuit, amis !

Domaine de la Vergne, Alloue, le 7 juin 2016

Tatiana Goussef, Actrice,Scénariste, Auteure, Metteuse en scène

Tatiana Goussef, Actrice,Scénariste, Auteure, Metteuse en scène

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