L'IMMEUBLE DES FEMMES QUI ONT RENONCE AUX HOMMES de Karine LAMBERT

Publié le par Brigitte Sabban-Weyers

(…)

La Reine prend appui sur l’accoudoir de son canapé et s’assied en grimaçant.

Juliette ne se laisse pas attendrir par la mise en scène.

A moins que la grimace ne s’adresse à son insolence.

- Oh ! Moi ! C’est trop tard…

- Ce n’est pas votre âge qui vous empêche de séduire, c’est votre orgueil. Vous allez finir en statue de sel.

- Je vais finir comme toutes les danseuses qui ont désarticulé leur corps pour dépasser les limites, pour atteindre la perfection. Une statue de sel, sans sel et sans chocolat. Imagine une vie sans chocolat. De toute façon les tutus n’ont pas de poche !

Si un homme me prenait dans ses bras, j’aurais moins envie de chocolat.

- Des années de sacrifices pour quelques minutes d’applaudissements, soupire la Reine. Un épuisement enchanteur. Il n’y a plus d’énergie pour l’amour physique. Et puis je vais t’avouer quelque chose…après tant d’extases sur scène, il faut des dieux pour nous faire désirer d’autres jouissances. Ravel disait : « Ma seule maîtresse, c’est la musique. » Moi, ma seule histoire d’amour, c’est la danse. (…)

 

(…)

Une petite fille de huit ans que l’on efface d’un coup de gomme se retrouve dans la rue le cœur serré et le ventre vide.

Je n’ai pas le bon format. Je ne suis pas habillée de la bonne couleur. Il ne m’a pas porté chance, ce chemisier ! J’aurais du m’en douter, il est complètement démodé et en plus il me boudine ! Je ne suis pas longue et mystérieuse. Je n’aurais jamais les chevilles fines. Les hauts talons ne servent à rien. Le pouvoir de séduction a sauté une génération. Je ne suis pas aimable ! et puis je suis retournée dans l’appartement pour y chercher les tongs, l’ange m’a lâchée. Evidemment !

Juliette enfouit sa main au fond de sa poche, attrape le brownie à moitié écrasé, l’engloutit en une bouchée, fouille dans son sac, trouve la tablette de chocolat aux zestes d’orange confite, arrache l’emballage, avale un carré puis un deuxième, puis un troisième. La tablette en entier.(…)

 

(…)

La magie, les ors, les velours, les lumières, c’est fini.

Le dernier soir on quitte la troupe, les machinistes, le chorégraphe. Les projecteurs s’éteignent, les rideaux se ferment, l’orchestre se tait, on enroule le tapis de scène, on enlève le costume et le maquillage. Et pour elle, ce sera la même chose demain soir. Plus de public. Plus de triomphe. Et pas d’amour à ses côtés. C’est trop tard. Elle a choisi les étincelles.

Elle passe la main dans l’avalanche de compliments et de déclarations, repousse le tiroir – comme à chaque fois, pas tout à fait-, hésite, pousse le tiroir à fond, prend la petite clé, la tourne deux fois, va sur la terrasse à côté des bambous, leur chuchote quelque chose et jette la clé dans le vide. Elle laisse le hasard décider si quelqu’un la ramassera.

L'IMMEUBLE DES FEMMES QUI ONT RENONCE AUX HOMMES de Karine LAMBERT

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Angelilie 16/03/2017 17:33

Bonjour j’apprécie beaucoup votre blog. je vous ai apporté un vote. n’hésitez pas à venir visiter mon blog « voyage onirique » en lien ici : http://lanuitdesblogs.fr/blog/voyage-onirique.html au plaisir

Brigitte 17/03/2017 10:39

Merci beaucoup :-)
Je vais profiter du week-end pour aller visiter votre blog. belle journée !