L'INCONNUE de Arthur HARARI
Il y a des films que l’on aime immédiatement. D’autres que l’on n’aime pas, et dont on sait assez vite pourquoi. Et puis il y a ceux qui résistent.
Le film d’Arthur Harari est de ceux-là.
En sortant de la salle, j’étais surtout envahie par une sensation désagréable : quelque chose de poisseux, de sombre, de dérangeant. Et surtout une question qui revenait sans cesse : qu’est-ce qu’on est en train de me raconter ?
Je n’avais pas été touchée. J’avais regardé le travail des acteurs, admiré certaines idées de mise en scène, constaté la précision du dispositif, mais je restais à distance. Avec même une forme d’agacement, accentuée par les critiques extrêmement élogieuses que je pouvais lire autour du film.
Je me suis alors demandé si je n’étais pas simplement passée à côté.
Et puis cette nuit, le film est revenu.
Pas sous la forme d’une intrigue que j’aurais soudainement comprise, mais plutôt par fragments. Par sensations. Par images.
L’obsession. La noirceur. Le corps. La solitude. La transformation.
Des corps qui se rencontrent sans se rejoindre
Ce qui m’interroge particulièrement, ce sont les scènes sexuelles.
Elles ne sont ni érotiques ni sensuelles. Elles ne cherchent pas la séduction. Elles sont même, à certains moments, profondément dérangeantes.
L’acte n’est pas nécessairement brutal. Mais il est sauvage, presque animal. Il semble réduit à sa fonction la plus élémentaire : la pénétration, le contact, l’échange des corps.
Comme si quelque chose devait passer de l’un à l’autre.
Mais quoi ?
Et surtout, qu’est-ce qui reste après ?
Je me demande si ces scènes ne sont pas une manière de représenter la transformation dans ce qu’elle a de plus brut. Le corps devient le lieu de cette transformation, bien davantage que les mots.
Deux êtres se rencontrent, mais cette rencontre ne produit pas véritablement de lien. Elle semble au contraire révéler leur solitude.
Deux êtres perdus dans une transformation qu’ils ne maîtrisent pas.
Deux êtres qui cherchent peut-être quelque chose chez l’autre, mais qui ne parviennent pas à le trouver.
La quête de reconnaissance
C’est une autre piste qui m’est apparue après coup : celle de la reconnaissance.
Être reconnu. Être regardé. Être accepté pour ce que l’on est devenu, ou pour ce que l’on est véritablement.
Et si le film racontait aussi cela ?
La recherche désespérée de quelqu’un capable de nous reconnaître, jusqu’à l’acte irréversible.
Le paradoxe serait alors terrible : chercher le lien et produire l’éloignement. Chercher la reconnaissance et provoquer l’effroi. Chercher l’autre et se retrouver encore plus seul.
Je ne sais pas si c’est ce que raconte Arthur Harari.
Et je crois que c’est précisément ce qui m’intéresse aujourd’hui : je ne suis toujours pas certaine de comprendre le film.
Mais mon incompréhension n’est plus exactement la même qu’en sortant de la salle.
Le corps comme récit
J’ai également beaucoup pensé à Léa Seydoux.
Je crois que c’est la première fois que je la vois ainsi : lourde, envahie par son propre corps, presque prisonnière de lui.
Et je trouve cela profondément courageux de la part d’un acteur.
Parce qu’une transformation physique n’est pas seulement une question de poids, de silhouette ou d’apparence. À l’image, le corps raconte quelque chose. Il modifie la façon dont le personnage existe dans l’espace, dont il est regardé, dont il se regarde peut-être lui-même.
Il faut une confiance considérable pour accepter cela.
J’ai lu qu’Arthur Harari était, dans le travail, presque à l’opposé de la noirceur de ses films : un réalisateur très présent avec son équipe, généreux, attentif, profondément collectif.
Cette idée m’a intéressée.
Parce que l’on oublie parfois, lorsque l’on regarde un film, ce que les acteurs ont accepté de donner de leur corps, de leur intimité, de leur vulnérabilité.
Niels Schneider, lui aussi, m’a impressionnée. Je l’avais déjà vu se transformer physiquement dans La Bataille de Gaulle. C’est un acteur qui semble capable d’aller très loin dans cette disparition de lui-même derrière un personnage.
Le judaïsme, une dimension que je ne peux pas écarter
Il y a enfin la question du judaïsme.
Je ne veux pas faire semblant de savoir exactement quelle place lui donner dans le film. Mais elle me semble trop présente pour être simplement écartée de ma réflexion.
Elle résonne nécessairement avec certaines des questions que le film fait surgir : l'identité, l'appartenance, la transmission, le regard des autres, la possibilité d'être reconnu dans ce que l'on est.
Et peut-être aussi avec cette question plus intime : qu'est-ce qui fait que nous sommes nous-mêmes ?
Est-ce notre corps ? Notre histoire ? Le regard des autres ? Notre capacité à être aimé et reconnu ?
Le film semble poser ces questions sans apporter de réponse véritable.
Et c’est peut-être ce qui m’avait autant frustrée.
Je m’attendais presque à une résolution. Mais ce n’est pas vraiment un film à énigme. La résolution n’est donc pas à chercher dans une explication finale.
Elle est peut-être ailleurs.
Dans ce que le film nous fait éprouver.
Je ne suis toujours pas certaine d’avoir aimé le film
Et je tiens à le dire.
Parce que cette réflexion pourrait donner l’impression que, finalement, le film m’a convaincue. Ce n’est pas le cas.
Son précédent film d’Arthur Harari m’avait bluffée et profondément touchée. Celui-ci m’a tenue à distance.
J’ai ressenti de l’ennui. De l’incompréhension. De l’agacement aussi.
Mais je crois désormais que cette sensation poisseuse qui m’accompagnait en sortant de la salle n’était peut-être pas seulement le signe que le film ne fonctionnait pas pour moi.
Elle était aussi le signe qu’il avait remué quelque chose.
Et je préfère finalement rester avec cette contradiction plutôt que de chercher à rejoindre les critiques qui l’ont unanimement célébré.
Je ne suis pas certaine d’avoir compris ce que raconte Arthur Harari.
Mais je commence peut-être à comprendre ce que son film a raconté en moi.
L'INCONNUE de Arthur HARARI
sortie nationale 26 août 2026